© Glénat

Pêcheurs et pêches miraculeuses

 

Le miroir échoué

 

Les lendemains de tempête, les îliens vont faire leur tour de grève. N’allez pas imaginer cependant qu’il s’agisse d’une balade de confort, et si les familles s’y rendent au complet, de l’aïeule au cadet, ce n’est certes pas pour profiter des bienfaits du vent du large…
On va à la côte pour récolter les épaves, du moins ce qu’il en reste. Mais on ne le fait, bien sûr,  qu’après s’être occupé de sauver les vies des marins en danger. Alors, l’esprit serein, on remplit ses sabots aux barriques de vin échouées sur le sable, on enterre le savon échappé des cales pour pouvoir venir le reprendre une fois la maréchaussée passée, on lave rapidement les fruits que l’eau de mer pourrait gâter, et on entrepose dans l’église les pièces de bois provenant de la coque éventrée qui pourront servir à la construction d’un abri à cochon ou à la charpente d’un toit. Tout est bon à prendre, même les morceaux de voiles déchirées par le vent.
Mais il arrive parfois que l’on fasse des découvertes assez surprenantes, et l’on se retrouve, de retour à la maison, avec des objets improbables…
C’est ce qui arriva à Yvon et Soizic, qui, en compagnie des autres villageois, s’étaient rendus sur les grèves pour rapporter de quoi améliorer leur hiver.
Leur échut un miroir, que la mer n’avait pas trop malmené ; un beau miroir encadré de bois et dont le tain n’était même pas éraflé. Une merveille en somme, un objet beaucoup trop précieux pour un intérieur de marin pêcheur !
Mais ce que la mer donne, on le prend sans rechigner, et si Soizic lorgnait les citrons qu’avait repêchés sa voisine, elle ne souffla mot de sa trouvaille et rentra chez elle le front haut.
Le bel objet fut séché, ciré, et soigneusement remisé au fond d’un coffre : impossible d’accrocher ce trésor aux murs d’une pièce si sombre et si modeste. Mais Soizic n’avait aucune intention de le vendre, et comme jamais elle n’exprimait ses désirs trop haut, Yvon en prit bonne note et n’insista pas.
Les années passèrent, ainsi que le vent et d’autres tempêtes, d’autres naufrages et d’autres récoltes de bris. Jamais le couple ne reçut de cadeau aussi précieux que cette fois-là, aussi Soizic prenait-elle soin du miroir, qu’elle époussetait et cirait consciemment avant de le ranger.
Un jour, la belle Kathel, la nièce de Soizic, vint passer quelques jours dans la maison du bord de l’eau à l’occasion d’un pèlerinage. Elle fut reçue avec déférence, parce que son père s’était fait mareyeur et qu’elle était élevée à la ville. Demoiselle, elle n’en aida pas moins sa tante dans ses tâches ménagères.
Elle assista au jour de grand ménage, et eut ainsi l’occasion d’apercevoir le miroir. Cet objet l’intrigua beaucoup. Elle s’en fit raconter l’histoire et demanda fort gentiment si elle pouvait le garder avec elle le temps de son séjour. Soizic avait été jeune fille elle aussi, et elle savait que parfois, à cet âge, on peut faire preuve d’une pointe de vanité. La belle enfant fut autorisée de bon cœur à ne pas se séparer du miroir le temps de sa visite.
Mais un soir que Soizic rassemblait ses poules pour la nuit, elle entendit un hurlement dans la maison et rentra précipitamment : la belle nièce était allongée sans connaissance sur les dalles de pierre devant la cheminée. Non loin d’elle gisait le fameux miroir, que la chute, fort heureusement, n’avait pas abîmé.
Soizic, sans rien comprendre, prit soin de consoler l’enfant, de la rassurer avant même de s’approcher du miroir. Lorsque Kathel reprit conscience, ce fut pour désigner d’un doigt tremblant le miroir. Soizic se pencha pour le ramasser et faillit tomber en pâmoison à son tour.
En rentrant de la pêche, Yvon trouva les deux femmes blotties l’une contre l’autre, tremblantes d’effroi. Elles lui désignèrent le miroir, dans lequel il ne vit rien d’autre que son propre reflet. Mais il prit le temps d’écouter ce que son épouse avait à en dire, et ne la contredit point : en place de son visage ou de celui de la jeune fille, elles y avaient vu une longue figure blanche, les yeux rouges et les lèvres exsangues. Les longs cheveux de l’apparition dégoulinaient de larmes. Sans doute l’apparition – figure du noyé à qui avait appartenu le précieux objet ? – ne se montrait qu’au crépuscule, heure du jour la plus propice au mystère. Soizic, qui nettoyait toujours le miroir à l’heure où le soleil inonde la maison, n’avait eu l’occasion de voir la funeste figure.
Yvon n’attendit pas la confirmation de ces suppositions : il avait remonté son bateau à la grève, il le poussa dans l’eau sans une once d’hésitation pour jeter à la mer l’objet maudit.
Il est pêche miraculeuse et pêche miraculeuse, et finalement, on n’est pas obligé de prendre avec grâce tout ce que la mer nous donne…
D’après une légende bretonne

 

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